Rue Chamarlenc, derrière la façade
La rue Chamarlenc est l’une des plus étroites du Puy-en-Velay. On la longe sans forcément lever la tête. Pourtant, au numéro 16, deux mascarons grotesques ornent la façade d’un bâtiment du XVIIe siècle. Deux têtes grimaçantes, ornées de cornes. Et au-dessus de chacune, une inscription gravée dans la pierre, en vieux français approximatif : « Voies le cornard rian » et « A que les cornes von bien sur un fron comme le mien ». Ce bâtiment était le siège de la Confrérie des Cornards.
Une confrérie née des guerres de Religion
La Confrérie des Cornards est fondée au Puy-en-Velay au XVIIe siècle, dans les années qui suivent les guerres de Religion. L’époque est traumatisée par des décennies de conflits entre catholiques et protestants. Dans ce contexte tendu, une poignée de bourgeois ponots décide de créer une société dédiée à l’exact opposé de la guerre : le bien-vivre, la bonne chère et la bonne humeur. Une confrérie bachique, comme il en existait dans plusieurs villes de France à la même époque.
Le nom « Cornards » est une référence délibérée et moqueuse aux maris trompés, porteurs de cornes dans l’imagerie populaire. C’est une tradition carnavalesque ancienne, présente à Rouen, Évreux, Cherbourg et dans d’autres villes françaises depuis le Moyen Âge : des confréries qui parodiaient les processions religieuses et sociales, avec humour et dérision. Au Puy, la version vellave de cette tradition prend ses quartiers rue Chamarlenc.
La procession burlesque vers Saint-Germain-Laprade
Une fois par an, la Confrérie se rassemble et part en procession burlesque depuis le Puy jusqu’à Saint-Germain-Laprade, sur la rive droite de la Loire, pour un grand festin. Les membres chantent en chemin leur Chanson des Cornards, un hymne satirique dont le texte ne nous est pas parvenu dans son intégralité mais dont l’esprit est parfaitement lisible sur les façades : se moquer de soi, se moquer des autres, célébrer l’absurdité de la condition humaine.
Le rite d’intronisation des nouveaux membres était à la hauteur de l’esprit de la maison : le récipiendaire et tous les compagnons présents devaient embrasser un âne. Un geste symbolique et délibérément ridicule, qui signifiait l’entrée dans une société qui ne se prenait pas au sérieux.
Les mascarons, seuls témoins survivants
On ne sait pas exactement quand la Confrérie a cessé ses activités. Probablement au cours du XVIIIe siècle, emportée par les transformations sociales et l’esprit des Lumières. Le bâtiment de la rue Chamarlenc, lui, a survécu. Il a été récemment réhabilité dans le cadre d’une opération de renouvellement urbain du Puy-en-Velay, transformé en logements et local commercial, avec une attention portée à la préservation de la façade historique.
Les deux mascarons cornards regardent toujours les passants. Les inscriptions sont toujours lisibles pour qui prend le temps de lever les yeux. Le Puy-en-Velay est connu pour sa cathédrale, sa Vierge Noire, ses pèlerins et son rocher d’Aiguilhe. Il mérite aussi d’être connu pour avoir abrité, quelques siècles avant le tourisme de masse, une confrérie de cocus joyeux qui partaient chanter des chansons grivoises en procession vers la Loire.

























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