Yssingeaux avait son train
Il y a encore une rue qui s’appelle « Chemin de la Galoche » à Yssingeaux. C’est à peu près tout ce qu’il reste. Pas de quai, pas de bâtiment de gare visible, pas de rails. Juste un nom, et une photo en noir et blanc sur Wikimedia : un autorail Billard immobilisé en gare, quelque part dans les années 1930 ou 1940. Ce train, c’était La Galoche. Pendant 62 ans, il a relié Yssingeaux au réseau ferroviaire principal. Puis il a disparu, comme des dizaines de lignes secondaires françaises après-guerre.
Une ligne née pour désenclaver la sous-préfecture
À la fin du XIXe siècle, Yssingeaux est une sous-préfecture isolée à 840 mètres d’altitude dans le pays des Sucs. Pas de connexion directe au grand réseau. La Compagnie des chemins de fer départementaux (CFD), spécialisée dans les lignes secondaires à voie métrique, obtient la concession et ouvre le tronçon Lavoûte-sur-Loire – Yssingeaux le 1er novembre 1890, passant par Rosières. L’objectif est clair : relier la ville à la gare PLM de Lavoûte-sur-Loire, point d’échange avec le grand réseau, et donc avec Le Puy-en-Velay et Saint-Étienne.
Douze ans plus tard, le 21 septembre 1902, la ligne est prolongée vers l’est jusqu’à Raucoules-Brossettes, portant le tronçon à 39,4 km au total. De là, la voie rejoint un réseau plus vaste qui traverse l’Ardèche jusqu’à La Voulte-sur-Rhône. Yssingeaux n’est plus un bout du monde.
La Galoche : un surnom qui dit tout
Les habitants ne tardent pas à baptiser la ligne. La Galoche. Parce que courir avec des galoches aux pieds, c’est difficile, et que le train avance à peu près à la même vitesse. La ligne grimpe en effet sur des pentes sévères, à 3 % de dénivelé par endroits, dans un relief de sucs et de gorges qui n’a jamais été fait pour la voie ferrée. La vitesse commerciale est modeste.
Mais La Galoche tient bon. À son apogée, elle transporte jusqu’à un million de personnes par an. Voyageurs, marchandises, courrier postal : les trains sont mixtes, chargés de tout ce que la montagne vellave produit ou consomme. Le bois en particulier. Le réseau CFD du Vivarais compte à cette époque 57 viaducs et 8 tunnels sur l’ensemble de ses lignes. Un réseau d’une complexité rare pour une région de cette taille.
Les autorails Billard : la modernité sur voie métrique
Dans les années 1930, les Établissements Billard, basés à Tours, livrent au réseau du Vivarais des autorails légers conçus pour les lignes secondaires. Puissance de 80 à 150 chevaux, vitesse maximale de 55 km/h. Pour une voie métrique en montagne, c’est une vraie révolution. L’autorail remplace progressivement les lourdes locomotives à vapeur sur les trajets de voyageurs, réduisant les temps de parcours et les coûts d’exploitation. La photo conservée sur Wikimedia montre précisément l’un de ces engins, l’autorail Billard A 80 D 313, immobilisé en gare d’Yssingeaux. Un document rare.
26 juin 1944 : la catastrophe de Chavalamard
C’est l’épisode le plus noir de l’histoire de La Galoche, et l’un des accidents ferroviaires les plus graves jamais survenus sur le réseau du Vivarais. Le 26 juin 1944, en pleine Occupation, un train surchargé quitte Yssingeaux. Les gens montent de partout pour aller se ravitailler en campagne. Le train est bondé bien au-delà de sa capacité normale.
Problème : au départ d’Yssingeaux, les conduites de frein n’ont pas été raccordées aux voitures ajoutées en dernière minute. Sur la descente à 3 %, le train s’emballe. À la halte de Varennes, impossible de s’arrêter. Le mécanicien tente d’inverser la vapeur 800 mètres avant le viaduc de Chavalamard. Trop tard. Un fourgon décroche, les voitures quittent les rails les unes après les autres et s’enchevêtrent dans un fracas de tôles. Seule la locomotive passe le viaduc indemne. Derrière elle, le chaos.
Bilan : 12 morts, dont un nourrisson de 6 mois, et 59 blessés, dont une vingtaine gravement. C’est le pire accident de toute l’histoire du réseau CFD du Vivarais.
1952 : la fin de ligne
L’après-guerre signe l’arrêt de mort des petites lignes secondaires françaises. La concurrence de l’automobile et des cars s’intensifie. Le trafic chute. Le 28 février 1952, La Galoche circule pour la dernière fois sur l’intégralité du tronçon. La ligne est fermée, les rails progressivement déposés.
Une partie du tracé entre Lavoûte et Yssingeaux a depuis été transformée en voie verte, empruntée aujourd’hui par les randonneurs et les cyclistes. Le viaduc de Chavalamard est toujours visible. Et à Raucoules-Brossettes, l’ancienne bifurcation de la ligne d’Yssingeaux, c’est désormais le départ du Velay Express, train touristique qui perpétue la tradition ferroviaire du plateau sur la section Raucoules – Saint-Agrève.
Ce qu’il en reste
Yssingeaux a perdu sa gare et son train il y a plus de 70 ans. La photo Wikimedia de l’autorail Billard en gare est l’un des rares témoignages visuels de ce que fut cette infrastructure. Le Chemin de la Galoche est toujours dans l’atlas routier de la ville. Et quelques anciens se souviennent encore d’un temps où on prenait le train pour descendre à Lavoûte.
© Source : CFD Réseau du Vivarais Wikipedia, geneanet.org, altituderando.com / photo : Wikimedia Commons

























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