Ce que tout le monde sait. Et qui est incomplet.
La Loire prend sa source au Gerbier de Jonc. Les cars de touristes s’y arrêtent, les enfants l’apprennent à l’école, les panneaux routiers l’indiquent. Personne ne discute. Sauf que cette certitude repose sur une base fragile.
En mai 1927, un examinateur demande à une fillette de Coucouron où la Loire prend sa source. Elle répond : “Dans notre étable, au Mont Gerbier des Joncs.” La réponse naïve fait le tour de la presse. Et l’approximation s’installe.
1927 : la première mise au point
Dès le 27 août 1927, Frédéric Kopp publie dans le Bulletin de la Société Industrielle de Rouen un texte au titre sans ambiguïté : La Loire ne prend pas sa source au Mont Gerbier des Joncs. Il désigne le secteur du 𝗣𝗿𝗮𝗱𝗼𝘂𝘅, sur l’éperon nord du Gerbier, comme le vrai berceau hydrologique du fleuve. Son raisonnement : la source du Gerbier n’est ni la plus haute, ni la plus abondante, ni la plus distante de l’Océan. Elle s’évanouit même dans les terres à une cinquantaine de mètres de sa naissance.
Le texte tombe dans l’oubli. Presque un siècle plus tard, l’erreur est toujours enseignée.
2003 : un géologue l’écrit noir sur blanc
Dans le Guide des Volcans de France publié en juin 2003 aux éditions BRGM/Belin, le Pr Jean-Yves Cottin, géologue à l’Université de Saint-Étienne, évoque déjà la forêt de Bonnefoy et le secteur du rocher des Pradoux comme berceau de la vraie source hydrologique de la Loire. Le monde scientifique le sait donc depuis longtemps. Il ne le dit pas fort.
2020 : un neurochirurgien, une carte IGN et le COVID
Jean Huppert est neurochirurgien à la retraite. Il habite la Commanderie de Devesset, ancienne commanderie des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem classée monument historique, à la frontière entre la Haute-Loire et l’Ardèche. Confiné comme tout le monde en 2020, il tombe sur la carte IGN au 1/25 000e du secteur du Gerbier. Son œil s’arrête sur un ruisseau. L’Aigue Nègre, le ruisseau aux eaux noires, né des contreforts sud du Mont Mézenc, non loin de la Chartreuse de Bonnefoy.
À la confluence, ce ruisseau a déjà 4 km de cours contre 2,5 km pour le bras du Gerbier. Sa source se trouve à 1 450 mètres d’altitude, contre 1 400 à 1 415 mètres pour les sources officielles du Gerbier. Débit supérieur, bassin plus vaste, cours plus long, altitude plus haute. Les cinq critères hydrologiques pointent tous vers l’Aigue Nègre.
Jean Huppert rédige un document détaillé, le soumet au Pr Cottin. Réponse : “Vous avez totalement raison, nous autres géographes le savons bien et depuis longtemps. Vous pourriez en faire une communication à la Société Française de Géographie à Paris.” Jean Huppert décline, ne voulant pas s’imposer dans le champ de compétences des géographes professionnels.
Le film, la Une du Dauphiné
Le réalisateur Samuel Debard, venu interviewer Jean Huppert sur la Commanderie, repart avec l’histoire. Un film documentaire naît. En octobre 2020, le Pr Cottin lui envoie un email : “J’ai visionné le film sur les sources de la Loire et je l’ai particulièrement apprécié car il repose sur l’histoire et la logique de la géographie physique.” L’affaire finit par faire la Une du Dauphiné Libéré.
Ce que dit vraiment Jean Huppert
Jean Huppert ne cherche pas à dynamiter le Gerbier de Jonc. Sa position, exprimée dans ses échanges avec Samuel Debard en septembre 2021, est nuancée : il existe un bassin des sources de la Loire, avec les sources traditionnelles et touristiques au pied du Gerbier d’un côté, et la source hydrologique dans la forêt de Bonnefoy de l’autre, que les scientifiques appellent déjà la “source des savants”. Les deux réalités coexistent. L’une est tangible et ancrée dans la mémoire locale depuis des siècles. L’autre est exacte au sens strict de la géographie physique.
La vraie source se trouve à 1 450 mètres d’altitude dans un petit cirque naturel où l’eau claire jaillit d’un sol moussu, accessible depuis le GR3-GR7-GR420 à quelques centaines de mètres. Les coordonnées GPS sont publiques. Les propriétaires ont refusé tout balisage officiel, mais personne n’interdit l’accès.
Le Mont Mézenc attend toujours sa reconnaissance comme vrai château d’eau de France. En attendant, la page Wikipedia de l’Aigue Nègre l’a déjà écrit : c’est un début.


























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