On n’en parle plus. Pourtant, il y a encore deux générations, on l’entendait avant de le voir. Une clochette d’abord, puis le cri — Rémouleur ! Couteaux, ciseaux ! — et enfin le crissement de la meule sur le métal. Le rémouleur était là. Il repartait une heure plus tard, ses outils sous le bras.
Aiguiser depuis le Moyen Âge
Le mot vient du vieux français émoudre, lui-même du latin exmolere — aiguiser sur une meule. Le rémouleur — aussi appelé émouleur, aiguiseur ou repasseur selon les régions — était celui qui remettait du tranchant sur tout ce qui coupait : couteaux de cuisine, ciseaux de couturière, lames de boucher, rasoirs, serpes, faucilles.
Le métier est attesté à Paris dès le XIIIe siècle. Les rémouleurs appartenaient alors à la confrérie des gagne-petit — ces artisans de rue aux revenus maigres, indispensables et pourtant jamais riches. Pendant des siècles, ils ont sillonné villes et campagnes avec leur brouette à meule, s’arrêtant à chaque carrefour.
La meule et les étincelles
L’outil du rémouleur, c’était sa meule à eau — un disque de grès dur monté sur une charrette basse qu’il actionnait avec le pied via une pédale. L’eau coulait en filet sur la meule pour refroidir le métal et éviter de le brûler. C’est ce filet d’eau qui avait donné leur surnom aux rémouleurs de rue au XVIIIe siècle : rémouleurs à la petite planchette.
Quand la lame touchait la meule, les gerbes d’étincelles jaillissaient. Dans les villages du Velay, les enfants accouraient pour les regarder. C’était une attraction autant qu’un service. Le rémouleur connaissait les angles de coupe propres à chaque outil — un couteau de boucher ne se taille pas comme une serpette — et sa réputation tenait à ce savoir.
L’homme qui parcourait mille kilomètres
Le rémouleur était un artisan nomade. Il partait à pied dès la fin de l’hiver, par tous les temps, et ne rentrait qu’à l’automne. Certains parcouraient plus de mille kilomètres en une saison, suivant des circuits qui se transmettaient de père en fils. Au début du XXe siècle, le métier était particulièrement associé aux Yéniches — peuple nomade d’Europe centrale surnommé les tziganes blancs — qui en avaient fait une spécialité familiale.
Dans les fermes de Haute-Loire, son passage était attendu. Les lames s’émoussaient vite au contact du bois, des os, de la terre. Faute de rémouleur, on se débrouillait avec une pierre à aiguiser — mais le tranchant net d’une lame professionnellement repassée, ça ne s’improvisait pas.
La société de consommation a tout effacé
La fin est venue doucement, puis d’un coup. Les couteaux en acier inoxydable, apparus massivement dans les années 1960, s’émoussent moins vite. Le fusil d’affûtage est entré dans chaque cuisine. Et surtout, les prix des couteaux ont tellement baissé qu’il est devenu moins cher d’en racheter un neuf que de payer un aiguiseur.
Le rémouleur a disparu. Pas les besoins — comme le disait un aiguiseur encore en activité aujourd’hui : sur vingt couteaux dans un tiroir, deux coupent vraiment. Les autres attendent un rémouleur qui ne passe plus.



























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