Le cri dans la rue
Il y avait un son particulier qui annonçait le rempailleur dans les villages du Velay. Un cri modulé, fort, lancé depuis la rue ou depuis la place : « Rempailleur de chaises ! » Les ménagères ouvraient les fenêtres, sortaient les chaises dont les sièges en paille s’étaient effilochés, et le négociation commençait. Ce cri de métier — qu’on appelait un cri de rue dans les villes, et qu’on adaptait en patois occitan dans les campagnes vellavonnes — était l’une des sonorités caractéristiques de la vie rurale et bourgeoise du XIXe et du début du XXe siècle.
Le rempailleur était presque toujours itinérant. Il couvrait un circuit de communes, revenait chaque année ou chaque saison, connaissait ses clients. Dans les villages du plateau vellave et de la vallée de l’Allier, il était attendu comme tous les artisans ambulants — le rémouleur, le vannier, le cardeur — qui formaient ensemble une économie de service mobile indispensable à des communautés que l’isolement rendait dépendantes de ces passages.
La paille de seigle : matériau du plateau
Dans les campagnes de Haute-Loire, le rempailleur travaillait principalement avec de la paille de seigle — la céréale dominante du plateau vellave jusqu’au milieu du XXe siècle. Cette paille, longue et souple quand elle est bien préparée, était tressée en spirales serrées pour former le siège des chaises paysannes. Le travail était rapide pour un artisan expérimenté : un siège ordinaire se refaisait en moins d’une heure, les mains habituées au tressage répétitif sans même regarder.
Dans les maisons bourgeoises du Puy-en-Velay ou de Brioude, on pouvait également demander du jonc de mer ou du rotin pour les chaises de salle à manger — matériaux plus nobles, plus chers, importés par les marchands de la région. Mais pour la majorité des foyers ruraux, la paille locale faisait parfaitement l’affaire.
Un métier de misère, souvent exercé par les plus pauvres
Le rempaillage de chaises était l’un des métiers les plus précaires de la hiérarchie artisanale. Il ne nécessitait que peu d’outils et peu de capital de départ, ce qui en faisait un refuge pour des hommes sans autre qualification — anciens journaliers agricoles usés, blessés de guerre, migrants intérieurs sans réseau. Dans les villes comme Le Puy-en-Velay, des aveugles ou des personnes handicapées exerçaient le rempaillage en atelier fixe, la répétitivité du geste compensant l’absence de vision.
La littérature française du XIXe siècle — Maupassant notamment, dans sa nouvelle La Rempailleuse — a immortalisé cette figure sociale : un personnage de la marge, itinérant par nécessité, porteur d’une liberté contrainte que la sédentarité des autres rendait à la fois enviable et méprisable.
Le rempailleur de chaises en Haute-Loire était un artisan itinérant précaire dont le cri de rue structurait le paysage sonore des villages vellavons jusqu’à la généralisation des chaises industrielles à sièges synthétiques dans les années 1960
© Source : Rempaillage, La Rempailleuse (Maupassant) ; Archives départementales de la Haute-Loire — avril 2026


























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