268 marches pour atteindre l’an 961
Au nord du Puy-en-Velay, sur la commune voisine d’Aiguilhe, un piton volcanique de 82 mètres surgit du sol comme une aiguille de basalte. C’est d’ailleurs de là que vient le nom : Aculea, en latin, l’aiguille. En 961, l’évêque du Puy Godescalc et le doyen du chapitre Truannus décident d’y construire une chapelle dédiée à l’archange Michel. Il faut d’abord tailler un escalier dans la roche pour accéder au sommet. Puis bâtir sans fondations, en épousant les contours irréguliers de la plateforme.
Aujourd’hui, 268 marches mènent au sommet. La chapelle a été inscrite sur la première liste des Monuments Historiques de France en 1840, sur proposition de Prosper Mérimée qui la décrivait comme « cette espèce de bijou d’architecture ». Elle a été élue 4e Monument préféré des Français en 2014 et à nouveau en 2022. Des millions de personnes l’ont visitée. Et pourtant, pendant neuf cents ans, personne ne savait ce qu’elle cachait.
Une chapelle qui a failli disparaître plusieurs fois
L’histoire de Saint-Michel d’Aiguilhe est une suite d’accidents, de destructions et de sauvetages. En 1245, la foudre frappe le clocher. Il est reconstruit à l’identique au XIVe siècle. En 1562, les huguenots montent et détruisent la statue de Saint-Michel. Pendant la Révolution française, la chapelle, qui n’est pas une paroisse, est abandonnée. Son existence est menacée. C’est Mérimée qui intervient au XIXe siècle et obtient les crédits de restauration.
Au XIIe siècle déjà, l’affluence des pèlerins avait imposé un agrandissement : une nef avec déambulatoire, une tribune, une façade d’entrée polychrome trilobée construite sans fondations, en épousant la forme exacte du rocher. Les fresques romanes du chœur, recouvertes de badigeons pendant des siècles, ne sont redécouvertes et restaurées que progressivement, les derniers travaux datant de 2003-2004. À chaque chantier, la chapelle livre quelque chose qu’on ne lui connaissait pas encore.
20 avril 1955 : les ouvriers démontent l’autel
Ce jour-là, des ouvriers travaillent sous la direction de l’architecte en chef des Monuments Historiques Donzet et de l’architecte des Bâtiments de France Reymond. La mission : démonter l’autel majeur pour le restaurer. Sous le revêtement de marbre ajouté au XIXe siècle, ils mettent d’abord au jour la table d’autel primitive, romane, rectangulaire, en pierre de brèche. Simple, nue, sans inscription.
Puis, dans une cache pratiquée sous cet autel, ils trouvent des objets. Des objets que personne n’avait vus depuis leur dépôt, vraisemblablement lors de la consécration de l’autel au Xe siècle. Neuf cents ans d’immobilité sous les pas des pèlerins, sous les prières, sous les guerres de Religion, sous la Révolution, sous les restaurations successives.
Ce qu’il y avait dans la cache
Un christ polychrome en bois d’olivier, attribué au Xe ou XIe siècle. Une croix pectorale en argent. Une urne reliquaire. Des tissus précieux. Un coffret en ivoire. Des objets placés là au moment même où l’évêque Godescalc consacrait l’autel, mille ans avant que quelqu’un ne les retrouve. La pièce maîtresse, le christ reliquaire en bois polychrome, est aujourd’hui visible dans une vitrine installée dans la chapelle elle-même, à disposition de quiconque monte les 268 marches.
La publication scientifique de la découverte ne paraît qu’en 1964 dans le Bulletin Monumental. Neuf ans après les faits. Le temps, sans doute, de mesurer l’importance de ce qu’on avait trouvé.
Une chapelle qu’on ne finit pas de découvrir
En 2019, le rocher et la chapelle sont classés parmi les sites et paysages du patrimoine national. Un échelon supplémentaire de reconnaissance pour un monument qui accumule les distinctions depuis 1840. Les derniers travaux de consolidation du rocher datent de 2017. Le site continue d’être entretenu et réinventé pour accueillir tous les publics, avec une scénographie interactive au rez-de-chaussée du rocher.
Le christ en bois d’olivier est toujours là, derrière sa vitre, à 82 mètres d’altitude. Il a vu passer Charles VII, Louis XI, Charles VIII, qui montaient le rocher en pèlerinage selon les chroniques médiévales. Il a traversé la foudre de 1245, les huguenots de 1562, la Révolution, deux guerres mondiales. Et le 20 avril 1955, un ouvrier a soulevé une dalle de marbre et l’a trouvé.

























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