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Les veillées en Haute-Loire : le Netflix des familles paysannes du Velay

Les veillées en Haute-Loire : le Netflix des familles paysannes du Velay
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Pourquoi on se réunissait : survivre à l’hiver

Avant l’électricité, avant la télévision, avant même la radio, les longues soirées d’hiver dans les fermes du Velay, du Mézenc et de la Margeride posaient un problème simple et redoutable : comment tenir jusqu’au printemps sans s’ennuyer, sans geler, sans brûler trop de bois ? La réponse s’appelait la veillée.

Dès la Toussaint et jusqu’aux travaux de printemps, les voisins se retrouvaient chaque soir dans la ferme la plus grande, ou la plus chaude, pour mutualiser le feu. Chacun apportait sa chandelle, son travail de mains, ses nouvelles. On s’installait dans la grande salle, ou mieux encore dans l’étable : les bêtes dégageaient une chaleur que les foyers de pierre ne parvenaient pas toujours à concurrencer. L’odeur n’avait pas d’importance. La chaleur, si.

Dans les villages du plateau du Devès, du Mézenc ou de la Margeride, les hivers pouvaient être rudes. Un curé de Pradelles comparait à la fin du XVIIe siècle le plateau entre son village et La Chavade à la Laponie, avec des tempêtes de neige meurtrières. Dans ce contexte, la veillée n’était pas un luxe social. C’était une nécessité.

Ce qu’on faisait : travailler et se distraire en même temps

La veillée n’était pas une soirée de repos. Les mains ne s’arrêtaient jamais. Les femmes filaient la laine, tricotaient, cousaient. En Haute-Loire, où la dentelle au fuseau était une industrie à domicile considérable, beaucoup travaillaient leurs fuseaux à la lumière du feu commun. Les hommes tressaient des paniers, réparaient des outils, mondaient les noix ou triaient les châtaignes pour les sécher. Les enfants préparaient les récoltes, épluchaient, vannaient.

Mais une fois le travail avancé, la veillée devenait autre chose. C’est là que se transmettait tout ce qu’on ne pouvait pas écrire. Les contes — les vieux contes du pays, ceux des loups-garous, des revenants, du diable aux carrefours — circulaient de bouche en bouche. Les anciens racontaient les guerres, les famines, les épidémies. Les chansons passaient d’une génération à l’autre sans jamais être notées. Les devinettes, les proverbes, les dictons du calendrier agricole : tout cela se transmettait ici, dans la chaleur et le bruit des fuseaux.

C’était aussi l’endroit où se négociait la vie sociale du village. On apprenait qui avait vendu sa vache, qui cherchait un valet de ferme, quel jeune homme regardait quelle jeune fille. La veillée était le marché de l’information, le lieu de formation des opinions, l’espace où la réputation se construisait ou se défaisait. Dans des villages où on ne savait souvent pas lire, la parole avait une valeur que nous avons du mal à imaginer aujourd’hui.

Les béates : les animatrices de veillées de la Haute-Loire

En Haute-Loire, les veillées avaient une particularité que peu de régions partageaient : les béates. Ces femmes laïques, formées par l’Église, tenaient dans chaque hameau une chambre de veille, appelée assemblée. C’était à la fois une école de dentelle, un lieu de catéchèse, un espace de sociabilité et une maison de repos pour les voyageurs de passage.

Les béates apprenaient aux enfants à lire et à compter. Elles enseignaient la dentelle aux filles. Elles guidaient les prières. Et elles animaient les veillées d’hiver avec des lectures, des chants religieux, des récits édifiants. Dans les villages du Velay et du Mézenc, leur rôle social était considérable. Elles disparaissent progressivement au début du XXe siècle avec la généralisation de l’école républicaine — mais leur empreinte sur la mémoire collective est restée.

La fin des veillées : quand la télévision a tout changé

La veillée commence à reculer dans les années 1920-1930 avec l’arrivée de l’électricité dans les fermes. Chacun peut désormais s’éclairer chez soi. La mutualisation du feu perd sa raison d’être première. Mais c’est surtout dans les années 1950-1960 que la veillée disparaît définitivement, balayée par deux révolutions simultanées : l’exode rural, qui vide les hameaux, et la télévision, qui offre à chaque foyer son propre divertissement individuel.

Ceux que les collecteurs de traditions orales ont interrogés dans les années 1970 et 1980 en Haute-Loire évoquaient les veillées comme des souvenirs d’enfance ou de jeunesse. Pour eux, c’était déjà du passé. Leurs parents avaient grandi avec. Eux avaient vu la fin.

Ce qui est parti avec les veillées ne se mesure pas seulement en termes de divertissement. C’est tout un système de transmission orale qui s’est effondré. Les contes, les chansons, les savoirs de terrain, les généalogies de voisinage : tout cela vivait dans la parole des veillées. Quand les veillées ont cessé, une partie de la mémoire vellave a cessé de se transmettre. Elle n’est pas morte — elle dort dans les archives, dans les enregistrements de collecteurs, dans les souvenirs de quelques anciens. Mais elle ne circule plus de la même façon.

Si votre famille était là avant 1950, votre arrière-grand-mère a probablement filé de la laine dans une veillée. Votre arrière-grand-père a peut-être entendu des contes qu’il n’a jamais eu l’occasion de raconter à ses enfants. C’est ça, la mémoire altiligérienne.

Sources : infrasons.org, Luxardo H., Rase campagne (Aubier, 1984), Wikipedia, Rivet A., La civilisation des moulins à eau, Cahiers de la Haute-Loire — avril 2026

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