Un château avant d’être une mairie
L’hôtel de ville d’Yssingeaux ne ressemble à aucun autre. Normal : ce n’est pas une mairie. C’est un château. Celui que Jean de Bourbon, évêque du Puy, fait construire en 1448, adossé au mur d’enceinte de la ville. Une forteresse dotée de deux tours d’angle, une tour carrée intérieure qui en était l’entrée principale, des échauguettes et des mâchicoulis. La ville est alors entourée de fossés et de murailles percées de deux portes : la porte Saint-Dominique et la porte Saint-Antoine.
Avant ce château, Yssingeaux existe depuis plusieurs siècles. Les premiers écrits remontent à 985 sous le nom d’Issinguaudo dans le cartulaire de Chamalières. En 1087, les bénédictins d’Ainay fondent un prieuré. En 1234, l’évêque Bernard de Montaigut acquiert le domaine.
Théâtre de l’histoire du Velay
Le château devient vite le cœur politique du territoire. En 1570, Yssingeaux est la première petite ville du Velay à se doter d’une administration locale autonome : des syndics, futurs consuls. Leurs réunions se tiennent dans une salle du château. En 1590, Antoine de Saint-Vidal, gouverneur du Puy pour la Ligue, en prend possession. Les audiences de la maréchaussée s’y tiennent, les États du Velay s’y assemblent à plusieurs reprises.
Le 4 août 1621, le château est au cœur d’un épisode dramatique. Quatre cents rebelles huguenots entrent dans Yssingeaux après avoir fait sauter les deux portes. La population prévenue, emmenée par le curé Laurent Reboulh, les repousse. Le chef des assaillants, un certain de Cintres, est tué par le curé d’un coup de pertuisane.
En 1656, les filles de Notre-Dame s’installent dans le château délabré — l’une des deux tours est en ruine, les fossés envahis par la végétation. En 1668, l’évêque Armand de Béthune ordonne une réfection. Le four banal à l’arrière est détruit, une grande cour aménagée pour la vente des blés : naissance de la première grenette. En 1705, la seconde tour d’angle s’effondre et l’édifice est sommairement consolidé.
De la Révolution à la République
La Révolution transforme tout. Le château devient tribunal du district, prison, casernement, bureaux municipaux. Le 15 avril 1807, la municipalité achète le château et ses dépendances : il devient officiellement hôtel de ville, avec le tribunal au premier étage.
En 1849-1850, la tour de l’horloge est construite par Joseph Pissère, maître plâtrier. En 1887, la toiture menace de s’effondrer. Les travaux débutent — mais dans la nuit du 28 au 29 janvier 1888, un incendie ravage l’intérieur et la charpente. Le conseil municipal décide la reconstruction immédiate. C’est ainsi que le château renaît avec les créneaux visibles aujourd’hui. Dix ans plus tard, le 15 décembre 1898, un second incendie endommage le toit de la tour. Les aiguilles de l’horloge s’arrêtent. Il faut reconstruire à nouveau. Le 31 août 1902, l’électricité arrive dans le bâtiment.
Le tableau pivotant des armoiries
La salle d’honneur conserve une curiosité d’une autre époque. Au 19e siècle, les armoiries de la ville s’agrémentaient d’une fleur de lys quand le pays était gouverné par la royauté. Pour éviter de changer les emblèmes à chaque changement de régime, un ingénieux tableau pivotant fut conçu : côté pile, les armoiries pour la République ; côté face, avec fleur de lys pour la royauté. Il suffisait de retourner le tableau.
Le plancher de la salle des mariages porte lui les armoiries gravées dans le bois : cinq coqs d’or sur fond d’azur, avec la devise « Evocant auroram » — ils annoncent l’aurore. La cheminée de cette même salle d’honneur date de 1642.
Des consuls aux maires : Balthazar Faure, le premier
Avant les maires, il y eut les consuls. Le premier officiellement reconnu est Jean-Joseph Sagnard de Choumouroux, à la fin du 17e siècle. Les consuls sont tirés au sort sur une liste de consulaires, âgés d’au moins 30 ans, non rééligibles avant cinq ans. Ils prêtent serment sur les Évangiles.
La Révolution balaie le système. Balthazar Faure, dernier consul, devient le premier maire (1790-1791). Né en 1746 à Roche-en-Régnier, il est élu député à la Convention le 4 septembre 1792 et vote la mort de Louis XVI. Il décède le 15 avril 1805 à Saint-Jean-de-Maurienne.
Les De Choumouroux : deux siècles de pouvoir local
Dans la liste des maires, certains noms reviennent en boucle : les Gire, les Perrots, les De Lagrevol, les Michel. Mais les De Choumouroux dominent tout. La famille, issue de la noblesse depuis l’anoblissement de Jean de Sagnard en 1439, donne à la ville ses maires les plus emblématiques.
Joseph Alphonse de Choumouroux occupe le fauteuil à deux reprises : de 1815 à 1831, puis de 1851 à 1863. Durant toute sa vie, il anime la vie politique de la ville et du département comme membre du Conseil général et député.
Son fils Joseph Charles Ernest prend sa succession en 1863. Il obtient l’éclairage au gaz de la ville, fait construire des écoles et prépare l’arrivée du chemin de fer. Il décède le 24 février 1895. Là s’achèvent deux siècles d’une tradition familiale, victime de l’émergence d’une opposition aux notables traditionnels.
Le 20e siècle : des mandats au long cours
Contre les 22 maires qui se succèdent entre 1790 et 1900, le 20e siècle est celui des mandats longs. Antoine de Lagrevol tient le fauteuil 29 ans, de 1900 à 1929. C’est lui qui reçoit, le 18 juillet 1923, la toute première visite d’un chef d’État à Yssingeaux : le président de la République Alexandre Millerand.
Augustin Michel lui succède de 1929 à 1944, reprenant le flambeau de son aïeul Adrien Michel. Après le bref mandat de Jean Chysclain nommé par le préfet (1944-1945), Noël Barrot est élu maire. Pharmacien venu de Saint-Étienne, figure politique majeure du département, il siège à l’Assemblée nationale de 1945 à 1966 et devient président du Conseil général en mars 1964, avant de retrouver le fauteuil de maire en 1965 — jusqu’à son décès brutal le 8 juin 1966.
Entre-temps, en 1947, Yssingeaux vit une première : Marie Kaeppelin est élue maire, première femme à diriger la cité des cinq coqs. Elle exercera ses fonctions 18 ans, jusqu’en 1965.
Jacques Boncompain prend la suite de 1966 à 1971. Interrogé sur cette période, il résume : « Yssingeaux vivait une transition importante. C’était un gros bourg rural et commerçant mais avec peu d’industries. On était loin des grandes villes : à plus de deux heures de Lyon et à une heure de Saint-Étienne. » Sous son mandat naissent la piscine, le foyer rural, le terrain de sport de Choumouroux, les HLM de Seignecroze, la première station de pompage. Les premières tractations pour le collège Jean Monnet débutent.
Le 29 mars 1971, Marcel Guillaumond est élu. Il occupera le fauteuil 18 ans, trois mandats consécutifs. Industriel fondateur des AMV (Ateliers Mécaniques du Velay) en 1958 — jusqu’à 500 salariés à leur apogée — il incarne le Yssingeaux qui s’industrialise. Le centre technique municipal porte aujourd’hui son nom. En 1980, après de nouveaux travaux intérieurs, l’hôtel de ville occupe tout le bâtiment.
Jacques Barrot lui succède en 1989. Président du Conseil général et député de la Haute-Loire, il garde deux souvenirs marquants : la victoire d’Yssingeaux face au Puy-en-Velay dans Interville le 31 juillet 1997 (19 à 3), et la venue du président Jacques Chirac le 11 mars 1999 — deuxième chef d’État reçu dans la cité après Millerand en 1923. Il installe aussi les sociétés SOGOREC et Compobaie, amorce d’une nouvelle politique industrielle. En 2001, il cède le fauteuil au docteur Bernard Gallot, qui le conservera 19 ans et trois mandats, jusqu’à sa défaite en mars 2020.
Les Liogier : père et fils au service de la cité
Pierre Liogier remporte les élections municipales du 15 mars 2020 face au maire sortant. Son mandat prend fin brutalement : il décède le 28 septembre 2025. Évelyne Bayet, première adjointe, assure l’intérim jusqu’aux élections de mars 2026.
Son fils Arthur Liogier, conseiller départemental du canton d’Yssingeaux depuis 2021, remporte les élections le 15 mars 2026 avec 64,71 % des voix. Installé officiellement maire le 20 mars 2026, il avait déclaré lors de sa candidature : « J’aime Yssingeaux. J’y suis né, j’y ai grandi. Enfant, je me souviens de ces moments précieux où je remontais le mécanisme de l’horloge de la mairie. » La boucle est bouclée.
Un bâtiment vivant
Aujourd’hui, l’hôtel de ville abrite toujours la vie municipale. Au rez-de-chaussée, l’état civil, la police municipale, la salle des mariages et du conseil municipal. Au premier étage, le bureau du maire, les services techniques et la salle d’honneur avec son tableau pivotant. La tour carrée donnant sur le jardin d’Ebersberg est l’un des derniers vestiges du château original — elle en était jadis l’entrée principale. L’escalier à vis qui s’y trouve est une des dernières traces des aménagements intérieurs d’origine.
Six siècles dans un seul bâtiment.
Merci à 𝗛𝗲𝗿𝘃𝗲́ 𝗚𝘂𝗶𝗹𝗹𝗮𝘂𝗺𝗼𝗻𝘁 pour la documentation et les photos.






































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