Le livret est en fin d’article ! Quand nous avons publié notre article sur Partir en saison, nous avions demandé à nos lecteurs s’ils gardaient des traces de cette réalité. Boyer Daniel nous a répondu qu’il possédait le livret d’ouvrier de son arrière-arrière-grand-père. Il l’a ensuite photographié et partagé. Voici ce qu’il contient.
Un homme, un carnet, une loi de 1803
Le document s’appelle un livret d’ouvrier. Il est ordonné par les articles 12 et 13 du titre III de la loi du 22 germinal an XI — soit le 10 avril 1803, sous le Consulat. Cette loi impose à tout travailleur manuel de posséder un livret officiel, délivré par la mairie de sa commune d’origine, et signé par chaque employeur à l’entrée et à la sortie d’un engagement. Sans ce livret, impossible de se faire embaucher légalement. Le patron qui prenait un ouvrier sans livret s’exposait à des sanctions.
Ce livret appartient à Martin Antoine, cultivateur, natif et habitant de Bessamorel, commune du canton d’Yssingeaux, département de la Haute-Loire. Il lui est délivré le 19 mars 1854 par le maire de Bessamorel, avec le cachet officiel de la mairie.
Son signalement, noir sur blanc
Le livret contient une page de signalement — l’équivalent d’une carte d’identité de l’époque. On y lit que Martin Antoine a 46 ans en 1854, qu’il mesure 1 mètre 73. Cheveux noirs, sourcils noirs, yeux bleus, nez grand allongé, barbe grisonnante, menton carré, visage bon, teint coloré. Signe particulier : une cicatrice au-dessous de la main gauche.
Le maire certifie par ailleurs que Martin Antoine est “toujours bien comporté” et qu’on “n’a aucun reproche à lui faire”. Cette attestation de bonne conduite était indispensable. Un ouvrier sans certificat moral ne trouvait pas de travail. La réputation, à l’époque, se portait sur soi, dans un livret qu’on présentait à chaque embauche.
Ce que dit la loi à l’intérieur
Le livret imprimé contient également l’intégralité du cadre légal : obligations de l’ouvrier, obligations de l’employeur, sanctions en cas de coalition ouvrière (jusqu’à trois ans d’emprisonnement pour les meneurs), interdiction pour un patron de retenir le livret après la fin d’un engagement. L’article 12 est explicite : nul ne pourra recevoir un ouvrier s’il n’est porteur d’un livret portant le certificat d’acquit de ses engagements.
Le livret ouvrier sera aboli en 1890, sous la Troisième République. Martin Antoine l’a utilisé pendant les années les plus dures du Second Empire. Son arrière-arrière-petit-fils l’a conservé. Il est aujourd’hui en parfait état.
Un document rarissime, une mémoire intacte
Les livrets ouvriers ont presque tous disparu. Peu de familles les ont gardés. Celui-ci vient de Bessamorel, Haute-Loire — un village du canton d’Yssingeaux, dont les habitants partaient en saison comme tant d’autres dans le Massif central. Il a traversé 170 ans sans être perdu.
Merci à Boyer Daniel pour ce partage exceptionnel.
© Document : collection privée Boyer Daniel, Bessamorel (Haute-Loire) — mars 2026. Reproduction avec accord du propriétaire.














































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