Sur la commune de Grazac, deux ponts se disputent le même nom depuis des générations. Le premier, construit en 1868 sur la route qui mène à Yssingeaux (l’actuelle D105), franchit le Lignon par une arche unique de 25 mètres. Le second, huit siècles plus vieux, se trouve à 800 mètres en aval, sur l’ancien chemin de pèlerinage qui menait au Puy-en-Velay. Sur les cartes, selon l’éditeur, on l’appelle tantôt Pont de l’Enceinte, tantôt Pont de la Sainte.
Un lieu, deux prononciations
Pour comprendre cette confusion, il faut remonter au nom du lieu lui-même. La boucle du Lignon qui entoure le site s’appelait autrefois La Cenhta, un mot occitan qui signifie « qui est ceinte, entourée ». Le Dictionnaire Topographique de la Haute-Loire de Chassaing et Jacotin, publié en 1907, confirme cette racine pour le site de l’Enceinte. Mais pour le pont médiéval lui-même, la plus ancienne mention retrouvée, datée de 1273, l’appelle La Saynta, variante de La Sanhta, soit « la sainte ».
Deux formes occitanes qui se prononcent presque pareil ont ainsi donné deux noms français différents : l’Enceinte d’un côté, la Sainte de l’autre. Le glissement de sens a été facilité par la proximité des prononciations respectives de cenhta et sanhta.
Ce que disent les vieilles cartes
La carte de Cassini, au XVIIIe siècle, tranche pour l’Encinte. Le cadastre napoléonien de Grazac, lui, penche pour la Sainte, avec plusieurs parcelles voisines baptisées de ce nom (Bois de la Sainte, Terre de la Sainte). Une carte de 1948 éditée par le ministère de la Reconstruction ajoute encore à la confusion en désignant carrément un troisième pont, celui de Versilhac, comme « ancien Pont de l’Enceinte » (vraisemblablement une erreur de cartographie). Aujourd’hui encore, Michelin retient Pont de l’Enceinte quand Google Maps affiche Pont de la Sainte pour le même ouvrage.
Et la légende de Sainte Marguerite ?
Une tradition locale attribue le nom « Pont de la Sainte » à Marguerite de la Séauve, religieuse de l’abbaye cistercienne de La Séauve-sur-Semène qui aurait vécu au XIIIe siècle et que la piété populaire a érigée en sainte, sans reconnaissance officielle de l’Église. Un oratoire lui est d’ailleurs dédié tout près du pont, et un panneau de la voie verte Via Fluvia reprend cette explication sur place.
Mais rien dans les attestations toponymiques anciennes ou modernes ne mentionne l’identité de cette sainte. Cet anonymat suggère plutôt l’inverse : le nom « Pont de la Sainte » viendrait d’abord du glissement linguistique cenhta/sanhta, et le récit de Marguerite de la Séauve se serait greffé après coup, pour donner un visage à un nom devenu mystérieux.
Résultat : sept siècles après sa construction, ce petit pont médiéval de Grazac continue d’hésiter entre deux identités, sans qu’aucune carte n’ait jamais vraiment tranché.

























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