Avant la route, les mulets
Longtemps avant qu’un seul goudron ne traverse le Velay, le commerce entre le Puy et Lyon reposait sur les épaules de bêtes de somme. Dès le XVIe siècle, des convois de mulets appelés coubles, comptant six à neuf bêtes, empruntaient des sentiers muletiers pour transporter céréales, lentilles, cuirs et draps entre le Velay et la vallée du Rhône. Ces muletiers, connus localement sous le nom de côtauds, tenaient le commerce local avant même l’existence d’une véritable route carrossable.
Il faudra attendre 1824 pour voir naître, sur le papier, la route qui devait changer la donne : la route nationale 88, reliant Lyon à Toulouse par le Puy-en-Velay, sur un tracé traversant sept départements et sept préfectures.
1846 : la bataille du tracé
En Haute-Loire, le tracé originel de la RN88 passait par le col du Pertuis, difficile d’accès l’hiver. Une ordonnance royale du 11 juillet 1846 décide de rectifier l’itinéraire entre Confolent (au sud de Monistrol-sur-Loire) et le Puy, en privilégiant cette fois les gorges de la Loire.
Les travaux entre le Puy et Vorey sont achevés en 1855. Mais la suite du chantier se heurte à un adversaire inattendu : le chemin de fer. L’ouverture de la ligne Saint-Georges-d’Aurac à Saint-Étienne-Châteaucreux concurrence directement le projet routier et ralentit son avancement pendant des décennies.
Le XXe siècle, une route sous tension
La RN88 traverse le siècle sans jamais devenir la grande transversale que ses promoteurs espéraient. En 1993, elle est pourtant classée priorité nationale par le Comité interministériel d’aménagement du territoire. En 1995, un débat sur sa mise à 2×2 voies a lieu à l’Assemblée nationale, porté par le Premier ministre de l’époque. Trente ans plus tard, une bonne partie de la route reste toujours à une seule voie dans chaque sens.
2018 : le contournement du Puy change la donne
Après 8 ans de travaux, le contournement du Puy-en-Velay est inauguré le 13 juillet 2018 par la ministre des Transports Élisabeth Borne. Long de 9,4 km, il permet aux automobilistes de ne plus traverser le centre-ville, où transitaient jusqu’à 40 000 véhicules par jour aux heures de pointe.
Coût total de l’opération : 194 millions d’euros, financés par l’État, le département, la Région et l’agglomération du Puy. Gain de temps annoncé : 20 minutes sur le trajet.
Yssingeaux, doublée fin 2022
Autre chantier majeur : le doublement de la déviation d’Yssingeaux, entre 2020 et 2022. Sur cet axe, 6 personnes avaient perdu la vie entre 2013 et 2017, pour un taux d’accident corporel proche de 25 pour 100 millions de véhicules-kilomètres, contre 21 en moyenne nationale.
Les travaux, lancés en février 2020 par la Région Auvergne-Rhône-Alpes, ont porté sur 3,8 km de route élargie. La mise en service officielle a eu lieu le 19 décembre 2022, dans les délais annoncés.
Le chantier en cours : Saint-Hostien et Le Pertuis
Reste le morceau le plus lourd : la déviation entre Saint-Hostien et Le Pertuis, sur 10,7 km. Chaque jour, 15 000 véhicules, dont 1 500 poids lourds, traversent encore ces deux bourgs.
Le projet prévoit la construction de 13 ouvrages d’art, dont le très attendu viaduc du Roudesse : un pont en courbe de 25 mètres de haut, composé de deux tabliers de 283 et 248 mètres, pour une charpente métallique de 2 700 tonnes d’acier. Sa première pierre a été posée le 17 avril 2026 par Laurent Wauquiez, conseiller spécial de la Région.
Le chantier n’est pas sans opposition. Le collectif Lutte des Sucs conteste notamment l’évaluation de l’impact sur la biodiversité, affirmant qu’une étude menée par 140 naturalistes a recensé 75 nouvelles espèces sur la zone, dont 18 dont la présence aurait été sous-évaluée dans le dossier initial.
En parallèle, la Région annonce des mesures compensatoires d’ampleur : plus de 214 hectares d’habitats naturels recréés ou restaurés, soit plus du double des surfaces impactées, incluant 60 km de haies et 9 km de murets.
Un axe encore inachevé
Malgré ces chantiers, la RN88 reste l’une des dernières grandes transversales françaises non intégralement aménagée en 2×2 voies. D’un bout à l’autre de son tracé, entre Saint-Chamond et Toulouse, la route continue de se construire par tronçons, presque deux siècles après sa création.

























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