Un maillon manquant dans le Massif Central
À la fin du XIXe siècle, la France veut désenclaver le Massif Central. La ligne ferroviaire reliant Paris à Béziers bute sur un obstacle naturel considérable : les gorges de la Truyère, dans le Cantal. Une entaille profonde de plus de 500 mètres de large, avec des parois abruptes et une rivière au fond. Pour la franchir, il faut un ouvrage d’art exceptionnel.
C’est l’ingénieur des Ponts et Chaussées Léon Boyer qui conçoit le projet. Il en confie la réalisation à Gustave Eiffel et sa société, déjà renommée pour ses constructions métalliques en France et en Europe. Le chantier s’ouvre en janvier 1880. Il n’y a pas de ville à proximité, pas d’infrastructure, pas de routes adaptées. Tout doit être créé de toutes pièces.
Une arche de 165 mètres sans échafaudage
La grande innovation technique du viaduc de Garabit, c’est sa méthode de construction. Pour ériger l’arche monumentale qui soutient le tablier, les ingénieurs refusent de construire un immense échafaudage en bois, une solution trop coûteuse et trop risquée à cette hauteur. Ils optent pour une technique révolutionnaire : la construction en porte-à-faux. Les deux moitiés de l’arche sont construites simultanément depuis chaque rive, maintenues par des câbles d’acier fixés à des pylônes provisoires. Elles se rejoignent en leur centre au moment de la pose de la clé de voûte métallique.
Les calculs sont confiés à un jeune ingénieur de 23 ans recruté par Eiffel : Maurice Koechlin. Le même Koechlin qui, quelques années plus tard, dessinera les premiers croquis de la Tour Eiffel. L’autre ingénieur du chantier, Émile Nouguier, participera lui aussi à la Tour. Garabit est en quelque sorte le laboratoire dans lequel Eiffel forge l’équipe et les techniques qui lui permettront de réaliser son chef-d’œuvre parisien.
Le plus haut viaduc du monde en 1884
La structure métallique est achevée en septembre 1884. Le viaduc de Garabit mesure 565 mètres de long et culmine à 122 mètres au-dessus de la Truyère, pour un poids total de 3 000 tonnes de métal. Son arche centrale de 165 mètres de portée est la plus grande du monde jusqu’en 1886. À sa construction, c’est le plus haut viaduc du monde.
La mise en service de la ligne ferroviaire n’intervient que le 28 mai 1888, après la finalisation de l’ensemble du tronçon. Le viaduc est construit à 835 mètres d’altitude, sur le territoire des communes de Ruynes-en-Margeride et Val d’Arcomie. Il enjambe le lac de retenue de la Truyère, créé bien après lors de la construction du barrage de Grandval en 1959.
Garabit avant la Tour : le lien est direct
La Tour Eiffel est inaugurée en 1889, cinq ans après Garabit. Le lien entre les deux œuvres est direct et reconnu par les historiens de l’architecture. C’est en relevant le défi des gorges de la Truyère qu’Eiffel et son équipe ont développé les savoir-faire, les techniques de calcul et les méthodes de montage qui rendront possible la tour de 300 mètres. Garabit est, selon l’historienne Patricia Rochès, le grand frère de la Tour Eiffel.
Classé Monument Historique, le viaduc fait l’objet depuis 2017 d’un projet d’inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO aux côtés de cinq autres ponts exceptionnels à l’échelle européenne. La Tour Eiffel est mondialement connue. Son grand frère cantalien attend encore sa reconnaissance internationale.

























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